Article paru dans « Les échos de Maurin des Maures » Bulletin semestriel des Amis de Jean Aicard, N°7 de Juin 2012.

Les entreprises ridiculisantes
Qui outrage la mémoire de Jean Aicard ?




                Mon attention a été appelée sur un article intitulé « Les entreprises ridiculisantes » et publié sur le site www.jean.aicard.com. Les instituteurs du siècle dernier y sont dépeints comme des « primaires  ignorant les subtilités de la sémantique », confondant « l’enfantin, l’infantile et le puéril »,  qui n’auraient eu « que trop tendance à réduire Jean Aicard à un faiseur de récitations ». L’auteur entend dénoncer ceux qui continueraient de commettre le « forfait…d'outrager la mémoire de notre écrivain (…) sous prétexte de faire connaître Jean Aicard aux enfants ». C’est donc clairement le Festival Jean Aicard de Poésie vivante organisé depuis quelques années à La Garde à l’intention des scolaires, qui est visé.

                Que l’auteur de l’article considère les instituteurs du passé et les professeurs des écoles qui sont leurs continuateurs comme des imbéciles, c’est son droit. Que dans sa diatribe il se range dans le camp des détracteurs de l’école primaire, lesquels considèrent que   l’instruction n’est pas réservée à tous et combattirent jadis Jules Ferry, c’est encore son droit.  Et quiconque, même un docteur en psychologie, peut librement s’improviser historien.

En revanche, tout travail intellectuel probe et sérieux exige le respect d’une éthique. La déontologie de l’historien, fût-il  amateur, impose une règle simple. Je veux parler du respect de la vérité des sources. C’est le rudiment, et sans conseiller à l’auteur de l’article une étude tardive de "Métier d'historien" de  Marc Bloch, je lui suggère  un « livre du maître » de cycle 3 de l’école élémentaire,  qui devrait lui suffire pour progresser.  Car notre historien de rencontre, pour discréditer l'action des « primaires », tente de se couvrir de l’autorité morale d’une proche de Jean Aicard, madame Julia Paulin-Bertrand, sur le fondement d’une lettre dont il dit- je cite : « Cette missive évoque apparemment une affaire grave, pour laquelle j’ignore ce qui s’est précisément passé (…)»

    L’auteur reconnait lui-même ignorer ce qui s’est exactement passé, …ce qui ne l'empêche pas de livrer de l’événement inconnu, une  signification supposée savante : la prétendue hostilité qu’aurait exercée madame Paulin-Bertrand (et pourquoi pas, suggère-t-il par extension,  Jean Aicard lui-même ?) à l’égard d’une profession tout entière, celle des instituteurs. C’est là proprement extrapoler, inventer, broder. Piètre procédé pour un piètre historien.

                La forme de l'argumentation est viciée, le fond ne vaut guère mieux.  En effet, si Montaigne déjà notait dans ses Essais  qu’il n’est pas de grand homme pour son valet de chambre, pour l’auteur de l’article en revanche  aucun doute : le fait d'avoir « connu intimement et longuement fréquenté » Jean Aicard confèrerait une légitimité supérieure dans la bonne réception de l’œuvre.  C’est là une opinion du vulgaire, dont devrait se départir tout aspirant intellectuel. Mais c'est aussi une position commodément adoptée par des épigones peu scrupuleux, soucieux de capter  et d'usurper l'héritage moral d'un auteur. Il en fut ainsi en tout temps, en tous lieux et sous tous les régimes.  A titre d’exemple, on sait aujourd’hui quelles pratiques de falsification fit subir aux oeuvres d’Arthur Rimbaud son beau-frère, Paterne Berrichon.                             
De même, un tort considérable fut porté à la réception  de Nietzsche par  sa propre soeur, qui alla jusqu’à offrir au Führer la canne du philosophe. Et, préfaçant ses Fleurs du Mal, Baudelaire prévint ses lecteurs : « Ce n’est pas pour mes femmes, mes filles ou mes sœurs que ce livre a été écrit ; non plus que pour les femmes, les filles ou les sœurs de mon voisin. »

Hélas, tout cela aura échappé à l’auteur des « entreprises ridiculisantes », qui, méprisant tout examen critique de la valeur des sources, semble tout ignorer de la littérature, de l’histoire et de ses méthodes. On lui préférera donc Marcel Proust : «L'homme qui fait des vers et celui qui cause dans un salon n'est pas la même personne. (...) Un livre est le produit d'un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices.  Ce moi-là, si nous voulons essayer de le comprendre, c'est au fond de nous-mêmes, en essayant de le recréer en nous, que nous pouvons y parvenir ». Ce qui importe, c’est donc l’appropriation directe et personnelle d'une œuvre. Le travail de l’érudit véritable devrait être de faciliter cette appropriation, d’éclairer le public, d’enrichir la perception de l’œuvre, et non de tenter de s'arroger, au moyen d’une argumentation fallacieuse, le monopole d’une lecture autorisée. La triste   tentative d'accaparement de Jean Aicard lue sur www.jean.aicard.com procède d’un esprit de  gardien de parc à l’esprit étriqué par une trop longue fréquentation des poussières et des cendres.

La poésie, en revanche, est transmission vivante, ouverture d'esprit, partage et fraternité. Travail conscient de la langue, quête du mystère dans les mots, elle est par essence un legs et l’adresse d’une génération à une autre, une victoire de l’humanité sur le néant qui couche les générations mais n’éteint pas la parole. C’est à dessein que Jean Aicard écrivit des recueils tels La chanson de l’enfant ou Le livre des Petits. Ne pas le comprendre, ou ne pas l’accepter, c’est trahir et outrager la mémoire du poète.

 Le Festival Jean Aicard de poésie vivante quant à lui entend valoriser la poésie comme ressource pédagogique de premier ordre, et promouvoir une  transmission  novatrice et ouverte sur la cité, qu’un pédant peut bien qualifier « d’entreprise ridiculisante » ou de « pipoleries », termes au demeurant bien peu académiques.  Nous n’en avons cure, car nos  instituteurs nous ont appris à lire et  bien lire. Et quel forfait en effet : grâce à eux, nous n’avons pas besoin des interminables travaux portant sur l’« idéalisme humaniste qu’il  reste encore à caractériser spécifiquement»(sic) de notre psychologue affublé en historien, tel l'âne de la fable vêtu de la peau du lion,  pour comprendre Jean Aicard quand lui nous dit  simplement, que  « l’humanité sans Dieu doit être fraternelle ». Et après la lecture de l’article « les entreprises ridiculisantes », nous conseillons à son auteur de méditer ces quelques vers :

On voit bien des sots, pas un sot métier
Et toute la terre est comme un chantier
    Où chaque métier sert à tous les autres,
   Et tout travailleur sert le monde entier !
(Jean Aicard, Le livre des Petits.)

- Christian Cardon -